Questions à Guy Mordret, Bretagne Biosciences, Anaximandre

Les micro-organismes que va chercher Iodysséus ont un potentiel détonant 

Incontournable dans l’écosystème des « biotechs » bretonnes, il est celui qui le premier a apporté son soutien au programme Iodysséus. Voici pourquoi en quatre questions

Iodysséus - Biologiste, entrepreneur, spécialiste en bio informatique, expert auprès de l’UE , fondateur de Bretagne Biosciences, vous avez été le premier a « croire » dans le programme Iodysséus en nous offrant le soutien de votre société Anaximandre, spécialisée dans la communication scientifique multimédia. Qu’est-ce qui vous a « parlé » dans Iodysséus ?

Guy Mordret – L’innovation et la Bretagne, c’est connu, sont mes deux passions. Je retrouve les deux réunies dans un projet imaginé ici, en Finistère, avec Brest pour port d’attache, avec notre territoire comme ancrage. Côté innovation, on sait comment la goélette Tara a su réactualiser, avec succès, ces 15 dernières années, l’océanographie à la voile contre certains préjugés – marine à voile et lampes à huile… Mais cette fois, avec ce projet Iodysséus, il s’agit d’aller plus loin en appliquant ce mode de propulsion, obsolète seulement en apparence, à un champ d’exploration complexe, vierge ou presque car jusqu’ici quasi inaccessible in situ aux moyens océanographiques connus. Ce terrain mouvementé par définition, c’est celui de la dynamique des écosystèmes planctoniques vue par le prisme de la microbiologie des aérosols et de l’atmosphère marins. Les impacts de celle-ci, avérés ou pressentis, sont globaux pour notre planète et la vie de ses habitants dont nous. Dans ce domaine, nous sommes encore à l’aube de la connaissance. Le besoin de données recueillies à la source, à l’interface de l’océan et de l’atmosphère, est urgent de façon à fiabiliser et/ou valider nos modèles scientifiques actuels concernant l’évolution climatique. On le voit, l’enjeu n’est pas mince. Iodysséus me paraît, potentiellement, un outil pertinent pour répondre à l’attente des chercheurs à l’échelle de la Bretagne, de l’Europe ou du reste du monde. Un outil, je le note, écoresponsable puisqu’il a, à la différence d’autres navires, l’intérêt de se passer d’énergies fossiles devant rapporter des échantillons non contaminés par la pollution carbonée.  Iodysséus est bien un projet du XXIe siècle dans la mesure où il utilise les dernières technologies en matière de voile, dont les performances sont mutées en atout pour la connaissance.

Iodysséus - En temps que scientifique par formation, que pensez-vous justement de la dimension sportive de Iodysséus ? Il s’agit ici d’utiliser les performances d’un trimaran océanique, conçu pour la compétition et armé en plateforme scientifique hi-tech. Et, inversement, de s’appuyer sur des événements nautiques (courses records) comme supports pédagogiques et de communication...

Cet aspect ne perturbe en rien l’ancien biologiste que je suis. De plus, il me paraît digne de précédents dont la science n’a eu pas à rougir, au contraire.  Je me souviens par exemple que les expéditions polaires de Jean-Louis Etienne – l’explorateur à qui l’on doit la conception de l’actuelle goélette Tara – se doublaient d’exploits humains et sportifs captivants. (L’explorateur a été récompensé en 1990 par l’Académie des sports pour « un fait sportif pouvant entraîner un progrès matériel, culturel ou moral pour l’humanité », NDLR). A mes yeux la science et le sport ne sont pas du tout antagonistes, surtout quand le second sert la première. Je n’aurais pas mené ma carrière comme je l’ai conduite si j’avais pensé que la science peut se passer de communication. Autrement dit, je n’aurais pas créé Anaximandre.

Iodysséus - Iodysséus vous semble-t-il apte à satisfaire aux attentes de l’économie bleue bretonne, et plus particulièrement au développement des biotechnologies régionales dont vous êtes le pivot et certains disent le gourou ?

Guy Mordret – Potentiellement, oui. Au demeurant, le spectre des activités en question est très large, allant des intrants agricoles aux actifs de la cosmétique. On ne va pas citer quelques pépites pour ne pas faire de jaloux. Rappelons que globalement la Bretagne concentre à elle seule, en France, la moitié ou plus de la recherche (académique ou appliquée) dans le domaine des bioressources de la mer. A la création du réseau Bretagne Biosciences, voilà 8 ans, fédérant les entreprises bretonnes opérant dans les sciences du vivant, on recensait dans la région 150 entités pour 6000 emplois. Au passage j’estime à 30 000 emplois le potentiel du secteur d’ici à 10 ans. Bretagne Bioscences, impulsé au sein du Cluster Capbiotek, regroupe une vingtaine des « biotechs » bretonnes. Je ne sais pas si je suis un gourou. Mais il est vrai que je fait partie des deux structures (G. Mordret est président de Bretagne Biosciences depuis 2015 et par ailleurs membre de plusieurs conseils d’administration, NDLR) et je siège notamment au comité de pilotage de B2 Santé : le groupe en charge de la veille au niveau de tout ce qui est technologie médicale.

Iodysséus - Selon vous quelles seraient les pistes les plus porteuses d’avenir ?

Guy Mordret – Sans aucun doute, justement, ce qui touche à la santé, au secteur pharmaceutique, en terme molécules d’intérêt à haut potentiel, dans la lutte contre le cancer notamment. Mais d’autres secteurs, de l’alimentation aux biomatériaux, en passant par la cosmétique entre autres  attendent beaucoup désormais de la valorisation des micro-organismes marins. Parmi ceux-ci, les bactéries que ne manquera pas de prélever Iodysséus dans les aérosols. Elles possèdent vraisemblablement possèdent un potentiel détonnant. A titre d’exemple, on sait déjà grâce aux travaux effectués chez Polymaris notamment (aujourd’hui partenaire et mécène de Iodysséus, l’interview ayant été réalisée avant la signature de l’accord, NDLR) que des bactéries marines contribuent à la formation d’un bio-polymère – PHA ou PolyHydroxyAlcanoate – qui permettrait de fabriquer du plastique biodégradable ou plutôt compostable. C’est tout de même formidable de voir que les écosystèmes marins ont le pouvoir de fournir un remède à la pollution des micro plastiques qui l’affecte aujourd’hui. Et ce n’est qu’un début. Pour aller plus loin dans la qualification de ce qu’attendent aujourd’hui nos biotechnologies, nous aurions besoin d’effectuer un « techno market ». Nous devrions y parvenir à la fin de cette année.

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