Entretien avec Morgane Rousselot, présidente de SeaBeLife membre du comité stratégique d’Iodysseus

Scientifique passionnée par les océans et le champ d’application des organismes marins dans la santé et les cosmétiques, Morgane Rousselot est présidente de la Biotech SeaBeLife, et membre du comité stratégique d’Iodysseus. 

Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel et ce qui vous anime ?

Morgane Rousselot : Scientifique de formation, je suis ingénieur-chimiste, docteur en biochimie. J’ai effectué ma thèse à la station biologique de Roscoff. Au cours de ma thèse, je me suis intéressée à l’hémoglobine du ver marin Arenicola marina. Cette hémoglobine, je l’ai, par la suite, valorisée pour la société Hemarina, que j’ai cofondée avec Franck Zal en 2007, afin de lui donner des applications thérapeutiques. J’ai quitté la société Hemarina, qui fonctionne toujours à Morlaix, en 2015.

 

Quelles ont été vos activités chez Hemarina ?

M.R. : J’ai occupé différents postes dans cette entreprise. J’ai d’abord été directrice de recherche et développement. Puis, je me suis occupée du transfert industriel de la production de l’hémoglobine pour préparer les premiers lots cliniques, afin qu’ils soient utilisés pour améliorer la préservation des organes chez l’homme, le rein en particulier. 

Pouvez-vous nous expliquer cela plus en détail ?

M.R. : Le ver marin en question est ce ver que l’on voit, à marée basse, faire des tortillons de sable sur les plages de la côte atlantique et de la Manche. On le trouve communément sur nos plages de Bretagne. Ce cousin du ver de terre possède, lui aussi, une hémoglobine aux propriétés remarquables, qui sont développées comme substitut sanguin que l’on pourrait utiliser chez l’homme. 

Nous avons commencé à le développer chez Hemarina pour améliorer la préservation des organes en attente de transplantation. Aujourd’hui, lorsque l’on prélève des organes en vue d’une greffe, ils ne sont pas oxygénés, donc conservés dans le froid pour limiter le métabolisme. Le fait qu’ils ne soient pas oxygénés génère un stress et peut induire des effets secondaires à l’issue de la greffe. Pour limiter les effets secondaires et participer à l’amélioration de la reprise de ses fonctions, on oxygène l’organe entre le prélèvement et la greffe, avec cette hémoglobine de ver marin. 

Est-ce que l’on peut développer d’autres applications à partir de ce ver marin ?

M.R. : Oui, Hemarina développe aussi un substitut sanguin et des pansements oxygénants. On intègre dans les pansements la molécule qui vient oxygéner les plaies directement par voie topique, c’est-à-dire par l’extérieur, au lieu d’injecter la molécule, ce qui permet d’améliorer la cicatrisation chez les patients qui ont des problèmes de circulation comme les patients diabétiques, par exemple. Tout cela à partir de l’hémoglobine de ce ver marin !

En 2015, vous avez quitté Hemarina ?

M.R. : Exactement. J’ai quitté Hemarina et suis partie travailler à Genève en Suisse, dans une autre start-up en biotechnologie dans un tout autre domaine : le repositionnement thérapeutique du vaccin BCG. Il faut savoir que ce vaccin a, outre son efficacité vaccinale, des propriétés anti inflammatoires. L’Institut Pasteur avait trouvé un procédé permettant de limiter les effets secondaires du BCG. La société dans laquelle je travaillais développait un vaccin atténué pour traiter des maladies anti-inflammatoires.

J’y ai travaillé un peu plus d’un an, avant de revenir m’installer en Bretagne, où j’ai alors travaillé dans le milieu industriel, sur des sites de production de principes actifs dans la nutrition et la cosmétique. J’étais responsable du contrôle et de l’assurance qualité sur ce site industriel, mais le milieu industriel n’est pas fait pour moi, malgré son intérêt évident. C’est pourquoi, au bout de deux ans, j’ai quitté cette société. 

Quel était votre objectif, en quittant cette entreprise ?

M.R. :  Je cherchais un projet entrepreneurial qu’il m’a fallu quelque temps pour trouver. C’est en reprenant contact avec mes anciens collègues de la station biologique que l’un d’eux m’a expliqué qu’il avait déposé trois brevets et cherchait un porteur de projets pour créer une société et valoriser ses travaux de recherche. C’était en 2018, j’ai pris en main le projet, et en mars 2019, j’ai créé la société SeaBeLife que je dirige toujours.

Quel est le domaine d’action de SeaBeLife, que vous dirigez ?

M.R. : SeaBeLife développe de petites molécules de synthèse qui déprogramment la mort cellulaire. Les molécules que nous développons sont ainsi capable de bloquer la mort de certaines cellules, ce qui est utile dans le traitement de certaines pathologies, comme les attaques brutales et massives du foie ou du rein dans le cas d’insuffisance rénale hépatique aiguë, mais aussi dans le cas d’affections cardiaques ou de maladies neurodégénératives et dans certaines pathologies oculaires. 

Seabelife a-t-elle un lien avec la mer ?

M.R. : Son lien avec la mer est essentiellement géographique, car le projet est né à la station biologique de Roscoff, au sein d’une équipe qui disposait d’une bibliothèque de molécules (que nous appelons chimiothèque) issue de plusieurs années de recherche et d’archivage de molécules d’intérêt thérapeutique, parmi laquelle ont été identifiées des molécules d’intérêt, capables de déprogrammer la mort cellulaire. 

Nos molécules ne sont pas d’origine marine mais nous sommes fortement inspirés par ce haut lieu de recherche en biologie marine. Nous travaillons aussi à l’identification de molécules d’origine marine, qui pourraient rentrer dans notre bibliothèque de molécules d’intérêt thérapeutique. Il est donc possible que, dans quelques années, nous ayons des molécules d’origine marine en développement. 

Comment intervenez-vous dans le projet Iodysseus ?

M.R. : Pour Iodysseus, j’ai essentiellement une fonction de conseil. Le projet me passionne par son lien avec la mer. Tout ce qui est lié à l’océanographie m’intéresse, c’est un vrai rêve de petite fille. Ne travaillant plus directement dans ce domaine, j’ai été très enthousiaste à l’idée d’y remettre un pied lorsque Eric Defert m’a contactée. Cela me permet d’apporter mon expérience scientifique et entrepreneuriale à un projet lié à l’océanographie. 

Qu’espérez-vous d’Iodysseus ? Que pensez-vous qu’il puisse apporter à la science et à la recherche ?

M.R. : Le projet Iodysseus est vaste. J’interviens principalement dans leur travail de collecte d’échantillons pour tenter d’en extraire des actifs d’intérêt en santé (nutrition, cosmétique, pharmaceutique). Le concept m’a plu d’emblée. Contribuer à la compréhension et la protection des océans en utilisant des outils écologiques, tel que le bateau à voile, est une formidable idée !

Le prélèvement d’échantillons rares qu’ils font, sur le bloom planctonique, est passionnant. Non seulement, il faut une certaine technique de voile pour y parvenir, mais la rareté des échantillons, qui sont difficiles à prélever, donne à penser que nous y trouverons des choses très innovantes et nouvelles. L’océan recèle d’organismes qui nous sont encore inconnus et qui pourraient avoir un réel intérêt dans le domaine de la santé. 

La recherche sous-marine est-elle un domaine d’avenir pour la santé ?

M.R. : Oui, je le pense. Actuellement, un médicament anticancéreux extrait d’une éponge est en cours de développement. La mer inspire beaucoup de structures moléculaires, aujourd’hui. Je vous parlais tout à l’heure d’Hemarina, qui développe le substitut sanguin de demain : c’est un exemple parmi d’autres. Le potentiel de molécules marines est énorme. Il faut se donner les moyens d’aller chercher ces molécules dans l’océan, et nous identifierons de belles choses. 

Il est donc indispensable de protéger l’univers marin, qui est malheureusement très affecté par les activités humaines. Depuis quelques mois, des ONG comme OceansAsia tirent la sonnette d’alarme, à cause des milliards de masques jetables qui risquent de finir au fond de l’océan où ils libéreront lentement leurs microfibres de plastique. 

M.R. : Oui, c’est un sérieux problème. Iodysseus a son rôle à jouer dans la protection des océans par sa communication et la vulgarisation de sujets scientifiques complexes qu’il fait très bien. D’autres le font également comme la Fondation Tara Océan

La communication, la vulgarisation et la sensibilisation que fait Iodysseus sont des éléments très importants. Il est indispensable de protéger les océans. Et expliquer qu’ils peuvent être source de molécules d’intérêt thérapeutique est un argument fort pour toucher les gens !

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